
Le barrage hydroélectrique de Barberine, premier barrage d’altitude d’Europe, incarne plus de 100 ans d’innovation hydroélectrique. Né dans le contexte de la guerre de 1914-1918, ce projet d’envergure nationale répondait à une urgence stratégique : électrifier les chemins de fer fédéraux suisses.
Houille blanche
La dépendance de la Suisse au charbon transnational freinait son développement économique. Pour s’en affranchir, le pays a misé sur ses glaciers, qui constituent une source intarissable de force motrice. L’objectif? Devenir autonome en énergie grâce à ses atouts naturels : l’ « or bleu ».
Afin de maximiser la production d’énergie hydraulique, les ingénieurs ont sélectionné des sites combinant deux critères essentiels : un débit d’eau important (Q) et une hauteur de chute d’eau élevée (H). L’énergie potentielle de l’eau (E) qui est transformée en électricité est proportionnelle à ces deux paramètres :
E ~ Q x H
Le projet du barrage de Barberine a marqué un tournant : alors que la région était autrefois rurale, elle est devenue un pôle industriel. Parallèlement, le paysage valaisan s’est transformé, tout en préservant l’environnement et les ressources naturelles.
Concessions et droit d’eau
Les premières concessions ont été acquises entre 1913 et 1918. Pour exploiter les eaux de la Vallée du Trient, les CFF ont dû négocier les concessions auprès des trois niveaux de pouvoir : les communes concernées, l’État du Valais et le Conseil fédéral.
Dans ce cadre, les contrats, négociés directement avec les communes, étaient placés sous la surveillance du Conseil d’État, qui dispose également d’un droit d’arbitrage. À ce titre, ce dernier est d’ailleurs intervenu dans le litige opposant la Société d’Électro-chimie aux CFF, en donnant la priorité aux besoins des CFF à ceux de l’industrie privée.
Ainsi, le 21 octobre 1916, le Conseil d’État a accordé aux CFF, la concession de la Barberine et de l’Eau-Noire, initialement signée avec la commune de Finhaut le 18 mai 1913. Les CFF ont donc repris l’intégralité des engagements précédemment conclus par la Société d’Électro-chimie.
Phase des travaux
Les deux bureaux d’ingénieurs, suisses, ont dû forger leur expertise sur le terrain, en domptant un environnement particulièrement hostile.
En effet, les conditions climatiques extrêmes y sont telles que les travaux doivent s’interrompre chaque hiver : le chantier n’est opérationnel que six mois par an, de mai à octobre. Par ailleurs, même pendant cette période, les intempéries propres à ces hautes altitudes — avalanches ou tempêtes — peuvent imposer des pauses imprévues.
Chronologie des travaux
- Printemps 1919 : début des travaux de défrichement ;
- Automne 1920 : le village et logements des ouvriers sont livrés ;
- Juin 1921 : inauguration du funiculaire, essentiel pour le transport des matériaux et le développement du tourisme ;
- Eté 1923 : achèvement de la première conduite forcée ;
- 1921 – 1925: construction du barrage de Barberine .
Pour ériger la muraille, les ouvriers ont extrait 35 000 m³ de rocher, en recourant à deux méthodes innovantes pour l’époque : la perforatrice à air comprimé et l’utilisation d’explosifs. Ensuite, plus de 206 000 m³ de béton ont été nécessaires. Par ailleurs, Barberine marque d’ailleurs une première en Suisse : c’est là que la méthode du béton coulé a été employée pour la première fois.
Conditions contractuelles
En ce qui concerne les conditions contractuelles, les CFF ont imposé aux entreprises chargées des travaux des exigences particulièrement strictes, avec des échéances précises et contraignantes. Parmi celles-ci :
- 1er septembre 1920 : réalisation du funiculaire ;
- 1er septembre 1922 : mise en service de la conduite forcée ;
- 1er novembre 1926 : mise en service du barrage .
Quelles étaient les conditions de vie sur place ?
Temps de travail
- 11 heures le jour ;
- 10 heures la nuit ;
- Les intempéries dictaient le repos.
Village ouvrier
- Environ 400 personnes y étaient logées en promiscuité ;
- La cuisine centralisée préparait 3 repas par jour ;
- La population ouvrière était essentiellement italienne et valaisanne.
En dépit des contraintes considérables — contractuelles, environnementales et logistiques — les équipes ont largement respecté les délais de construction. Mieux encore, elles ont accompli un véritable exploit, en livrant l’ouvrage avec plus d’une année d’avance ! L’inauguration et la cérémonie de bénédiction eurent lieu le 13 septembre 1925.
Données techniques
Barrage
- Hauteur de chute d’eau : 714 m ;
- Hauteur du mur : 79 m ;
- Volume de la retenue d’eau : 40 millions de m³ ;
- Altitude: 1889 m .
Forces Motrices
- 4 turbines Pelton ;
- Débit de 2,5 m³/s ;
- Tension: 15 000 V ;
- Fréquence: 16 2/3 Hz ;
- Puissance de la génératrice monophasée: 11 MVA .
Sources
- « de Barberine à Nant de Drance » | 100 ans d’hydroélectricité dans la Vallée du Trient | Véronique BORGEAT-PIGNAT, 2025
- « Entre Valais et Mont Blanc, un sommet d’ingéniosité et d’énergie renouvelable » | Barberine Emosson Nant de Drance 1915-2015